Laissez-Moi M’épivarder

Lieux d’ombres et de lumière, une nouvelle de Rita Lapierre Otis

30 octobre 2013

 

Journée de dur hiver.  Singulière journée de février.  La maison est plongée dans un silence quasi monacal.  La vieille horloge de la salle à manger marque dix heures dix.  À peine perceptible le son du tic tac, rythme du temps, se fond dans l’atmosphère déjà apaisante. Dehors il fait un froid intense et inhabituel, et ce, depuis déjà plusieurs semaines. Pour aujourd’hui, la météo annonce moins trente-sept degrés Celsius avec le facteur vent.  Indifférents à la température ambiante, les rayons du soleil se faufilent à l’intérieur du foyer déjà surchauffé.  Et par cette matinée à ne pas mettre le nez dehors, de son fauteuil bergère, Anne-Julie observe les faisceaux de lumière qui oscillent, rosissant les étroites planches du parquet de bois verni, et dans son sillage, couvrant d’un ton cuivré, le dossier du canapé en cuir de couleur vert olive.   Dans le décor sobre et plutôt zen, les ombres de fougères qui se dessinent d’une façon disproportionnée sur un pan de murs attirent également son attention. La vive animation ludique, la fait glisser peu à peu dans le monde de l’imaginaire et celui de la réflexion. La dame a déjà l’esprit ailleurs.  Son regard ébloui par toute cette mystérieuse réverbération se tourne maintenant vers la grande vitrine du salon, là où se déroule le vrai spectacle.

Les motifs du vitrail suspendu à un des rectangles de la fenêtre vibrent dans une curieuse irradiation.  C’est en clignant des yeux que les couleurs lui apparaissent fusionnées, comme liquéfiée et plus laiteuses.  En contre jour et tout en subtilité, celles-ci s’harmonisent avec le paysage de neige d’où s’étendent les longues branches biscornues des quelques bouleaux patinés d’une fine couche de glace. Le grand cèdre qui s’évente dehors à gauche de la galerie participe lui aussi aux processus de métamorphose.  Face au soleil et givré par la froidure, il calque sur une partie du verre coloré ses textures imitant de petits cristaux dont les pointes semblent s’effilocher.

 

Dans l’œuvre sertie au plomb, les dégradés de bleu, de turquoise et d’indigo en passant par les tonalités d’ocres la ramènent encore une fois à des souvenirs de grand large, de terres lointaines, de dunes et de buttes érodées par la mer.  En fait, c’est cette mer omniprésente, identitaire qui, malgré sa grande générosité, a vu ses ancêtres s’arracher le cœur à l’ouvrage pour une bouchée de pain ; pour eux, à cette époque, un rêve de vie meilleure échoué sur une grève sans fin.  Mais, des durs écueils oubliés et de l’éloignement, en découlera un attachement profond à la terre natale dont l’image, même idéalisée, s’imprimera à  jamais dans leur cœur, bien amarrée à leur mémoire et à leur quotidien.

Tous ces gens aujourd’hui disparus qui, pour la énième fois, lui reviennent en tête ;  ses grands-parents acadiens, sa sœur et son frère aînés, des proches et, particulièrement, ses parents qui, enracinés dans  une contrée magique d’îles et de mer, se sont expatriés dans un lieu à gagne-pain et de long exil jusqu’à leur mort.  Toutes ces vies de courage, d’espoir et parfois de tristesse qui l’habitent. Toutes ces pertes, ces manques, tous ces vides qui surgissent quand elle ne s’y attend pas et qui suscitent en elle des émotions imprécises, un peu lourdes et, heureusement, passagères.

De toute évidence le bleu, surtout celui de la mer, la fait toujours un peu rêvasser.  Pour elle, dans cette couleur d’immensité se berce une vague de paix, de calme et de douces caresses qui parfois, comme le ressac, s’éloigne pour faire place à des ondes de tourmente, d’insécurité et de mélancolie l’arrimant, insidieusement, à la tragédie de la vieillesse et de la mort; cette mort qui prend toujours la forme de celle des autres, sans doute pour nous préparer à l’accueillir, se dit-elle. La nostalgie récurrente qui la tenaille parfois s’inscrirait-elle par hasard dans ses gênes de fille d’exilés?  Anne-Julie l’ignore et n’y peut rien.  Ce qu’elle sait c’est que, comme tous et chacun, elle évolue dans un monde flou, incertain, complexe et déformé par le déplacement des ombres et des lumières.  Elle réalise que, de plus en plus, son ultime destin se pointe sans scrupule et sans gêne à l’horizon ;  de cela, elle se répète que l’on est toujours seul devant ce destin, cette finalité qu’est la mort.  Seul avec ses peurs, seul avec soi-même.  De surcroît, tous les jours, le temps lui fait signe en s’imprimant en traître dans son corps;  devant son miroir, à peine si elle retrouve les vrais traits de son visage.  Malgré ou peut-être grâce à ce constat, c’est alors que pour elle, dans sa vie, tout devient important.  Même un simple rayon de soleil frissonnant dans un ciel d’hiver gris et froid.

Sur l’une des tables basses du boudoir repose une pile de livres tout frais sortie de la bibliothèque municipale.  Leur odeur de papier vieilli se mêle à celle d’un bouquet de roses  blanches offert la veille pour souligner ses soixante-dix ans. Un réconfortant reflet de soleil sur le visage de la contemplative la fait émerger peu à peu de son voyage intérieur.  Elle allonge paresseusement le bras pour attraper le bouquin du dessus, ouvert et délaissé depuis peu.  Et c’est ainsi qu’elle replonge avec une grande joie dans la lecture d’un récit dont les intrigues, les histoires de vies et les lieux s’annoncent des plus fascinants.  Déjà séduite, la lectrice est persuadée que cet autre moment d’évasion lui fera oublier ses angoisses face au temps qui s’écoule ;  ce temps du clair-obscur qui, fuyant, laisse au passage des traces conduisant vers des paysages indistincts, voire même vers des paysages lointains, ceux-là qui mènent au-delà de soi.